Review : Madonna envoûte le stade de France

 

Ô l’ironie du choix du 14 juillet, fête nationale française et date symbolique de la chute de la monarchie, pour une confirmation haute en couleurs du statut monarchique de Madonna Louise Veronica Ciccone dans l’industrie musicale. Le titre de Queen Of Pop a en effet été tellement galvaudé au cours des années, attribué à tout-va, qu’il est nécessaire, de temps à autre, de remettre les points sur les i. Et c’est un peu ce que l’unique détentrice du titre a fait sous mes yeux samedi dernier au Stade de France. N’en déplaise à certains.

 

Un Stade de France rempli de fans et amateurs de tous âges, mais s’il fallait faire une moyenne, elle approcherait les 35-40 ans. Autour de moi, des démonstrations de fanatisme un peu bancales : un drapeau français sur lequel est écrit « MDMA » (le jeu de mot « MDNA » aurait-il échappé au fan ?) s’agite de temps en temps, tandis qu’un autre fan a brièvement tenté d’exhiber, non sans fierté, un T-Shirt sur lequel il a écrit « Madona Call Me », avant d’être rappelé à l’ordre par des fans moqueurs lui rappelant l’orthographe correcte du prénom de la Madone. D’autres fans rendent hommage à leur idole en enlevant leurs soutien-gorge et petites culottes pour attirer l’objectif du caméraman dans le but d’avoir leur quart de seconde de gloire sur les grands écrans du Stade de France. En ce qui me concerne, mon occupation consistait plus à trouver un moyen de m’éloigner de ce monsieur juste devant moi dont l’odeur pestilentielle avait créé autour de lui un périmètre de sécurité olfactive et un exode latéral et progressif des quelques malchanceux qui, comme moi, recherchaient désespérément un air plus sain.

 

Deux heures après l’ouverture du stade, c’est le DJ Martin Solveig qui fait son entrée, armé de quelques uns de ses hits dancefloor, mais surtout des hits des autres. L’appréciation du public semble assez aléatoire, tantôt déchainé sur le « Titanium » de David Guetta et Sia, tantôt endormi sur les titres peu connus du DJ, par-dessus lesquels il a eu la fausse bonne idée de chanter. Une première partie peu aboutie donc, avec toutefois une surprise intéressante puisque will.i.am, leader des Black Eyed Peas, a débarqué sur scène afin de clôturer le set de Solveig, enflammant le stade grâce à ses tubes et son énergie (on tentera tant bien que mal d’oublier sa prestation vocale sur son dernier single « This Is Love »). Une fois cette bonne surprise passée, c’est tout de même une heure d’attente supplémentaire qui nous attend, avec pour seules sources de divertissement ces fameuses olas improvisées.

 

L’attente est longue, pénible, douloureuse, mais est-elle surprenante ? Elle ne l’aurait pas été venant d’une diva, mais elle semble presque logique venant de LA diva par excellence. L’on est toutefois particulièrement soulagé de voir le supplice toucher à sa fin à 22h20, quand les hostilités sont enfin lancées, et en grande pompe ! Une introduction grandiloquente plonge l’intégralité du stade dans une ambiance mystico-religieuse, peuplée de chants de moines et reposant sur une imagerie chrétienne avec cette gigantesque croix centrale ornée des lettres MDNA. D’emblée, l’on en prend plein la vue et le ton est donné : ce show sera une succession de chocs visuels, une succession de tableaux travaillés au millimètre près pour un résultat des plus impressionnants. Une véritable claque pour un adepte du détail tel que moi.

 

Le premier tableau est celui que j’ai trouvé le plus abouti : une entrée en matière fulgurante et dynamique sur le titre « Girl Gone Wild », qui voit Madonna exécuter une chorégraphie avec une énergie et une précision déconcertante, si l’on se souvient de son âge ; un enchainement plutôt bien pensé de « Revolver » à « Gang Bang » (très certainement l’un des meilleurs titres de l’album « MDNA »), ce dernier jouissant d’une illustration particulièrement violente mais avec un véritable travail esthétique. Une ambiance sombre et mystérieuse que j’aurais souhaité voir plus présente tout au long du show, plutôt que de voir Madonna affublée de cette tenue de majorette/pom-pom girl dans un tableau beaucoup moins intéressant sur le plan visuel, mais tout autant travaillé. Un tableau qui fut le théâtre de ce fameux pic lancé à une certaine Lady Gaga via le mash-up controversé « Express Yourself »/ « Born This Way », le tout ponctué du titre « She’s Not Me » histoire de ne laisser aucune place à une quelconque ambigüité quant au message véhiculé par ce mash-up.

 

Autre moment marquant, l’arrivée sur scène du trio basque Kalakan, coup de cœur musical de Madonna, pour des versions revisitées de quelques uns de ses titres tels « Open Your Heart », mélangés pour l’occasion au titre « Sagarra Jo » du groupe, ainsi que la ballade « Masterpiece », autre titre phare de l’album « MDNA ». Et la magie de ce mélange inattendu opère ! Le charme acoustique et traditionnel basque offre une saveur inédite et très agréable aux titres de la Madone, proposant une coupure des plus délectables dans un show majoritairement dominé par des sonorités électroniques et synthétiques.

 

Et l’on retrouve la même dichotomie sonique dans la prestation vocale de Madonna tout au long du concert, oscillant entre playback à peine dissimulé et prestations 100% live, impressionnante de justesse vocale ! Véritable surprise pour ma part, moi qui m’attendais à un concert entièrement en playback. L’on s’efforcera d’oublier les horribles passages live excessivement autotunés, seule grossière erreur de parcours notoire dans ce show remarquable. Il semblerait dommage en effet de réduire la qualité de ce show selon un critère vocal quasi dérisoire s’il est pris dans l’intégralité des composantes du concert, et cela vient d’un défenseur inconditionnel de l’importance du talent vocal dans l’industrie musicale. Madonna n’a jamais été une vocaliste reconnue pour son talent vocal ; ses performances vocales n’ont jamais été un élément clé de son succès durant sa carrière, et il en est de même pour ses prestations. Si l’on accepte Madonna comme une entertainer musicale et non une chanteuse, il semble plus aisé d’apprécier ce qu’elle propose sur scène à sa juste valeur.

 

S’agissant d’un show de Madonna, le facteur provocation était absolument incontournable. Que ce soit sa scène de masturbation sur une réédition dégoulinante de sensualité de son titre «  Like A Virgin », ou encore sa scène d’effeuillage sur son titre « Human Nature », la chanteuse tient à prouver qu’à 53 ans, elle n’a pas perdu grand chose de sa réputation sulfureuse grâce à laquelle elle a bâti sa carrière… Même si l’on regrette l’incohérence de l’exposition mammaire pas vraiment nécessaire, surtout après que Madonna ait fustigé à plusieurs reprises sa rivale Janet Jackson suite au fameux épisode du Superbowl… Mais la provocation de Madge ne s’arrête pas au plan sexuel. Pour illustrer son titre « Nobody Knows Me », la diva a utilisé un montage vidéo assez époustouflant mettant en scène une brochette de personnages publiques, politiques et religieux tels Benoit XVI, Adolf Hitler ou encore notre Marine Le Pen nationale. Cette dernière n’a visiblement pas apprécié l’apposition d’une croix gammée sur son visage… Après presque 30 ans de carrière, la stratégie de provocation de Madonna n’a visiblement pas pris une ride.

 

Après 1h15 de show, la Reine de la Pop referme le rideau sur son tube « Celebration » afin de conclure sur une note rythmée et festive, pour le plus grand bonheur des fans. Un show qui, à mon sens, a tenu ses promesses en terme de divertissement visuel. Une véritable intelligence dans la construction du show, le calibrage millimétré de la mise en scène, la pertinence des choix des enchainements, jusqu’au choix des différents mash-ups chantés ou utilisés en interlude… Chaque tableau était digne d’un clip à grand budget, et c’est ce travail que je félicite. Madonna est l’exemple à suivre à la lettre si l’on souhaite combiner vision artistique et longévité, et est l’une des rescapées de l’époque où la norme exigeait des artistes Pop qu’ils offrent un spectacle digne de ce nom. Mon seul regret, de n’avoir pas eu la chance d’être témoin d’un tel spectacle à l’apogée de la carrière de la Madonne.